30 janvier 2008

L'effacement

Lu cette nuit L'effacement de Catherine Séher. Il était le fruit d'une maigre moisson effectuée auprès de ma libraire, à qui j'avais demandé, teint écarlate et regard fixement aggripé à mes escarpins, voilà c'est un peu particulier, je cherche des livres sur le suicide, parce que j'ai une amie qui, enfin vous voyez, enfin bref, ce n'est pas pour pratiquer rassurez-vous, mais pour un deuil. Je m'embourbais dans mes explications vaseuses, j'avais un peu honte d'être cette fille voyeuse assoiffée de morts tragiques, oui Mademoiselle je sais que c'est un peu bizarre mais j'aimerais bien partager avec d'autres vous comprenez, les livres ça aide parfois pour ça, pour se sentir moins seule et éprouver, ensemble, le choc d'une mort qui vous tombe des mains, qui vous brûle les doigts mais que vous ne pouvez poser nulle part, ni sur vous ni sur vos proches, parce que c'est trop lourd, trop pointu, une mort ça vous écorche la peau et les yeux, vous la traînez partout avec vous, et la littérature ça peut permettre de prendre avec soi, recevoir, accueillir en son sein une histoire tierce et en échange y accrocher la sienne comme sur un porte-manteau, afin de se reposer quelques instants, et je ne sais pas si elle comprenait, mais en tout cas, elle m'a donné quelques pistes, très peu en vérité, parce que, étonnamment, ou pas d'ailleurs, autant le point de vue des suicidés a été largement exploré, il y a foison de dépressifs qui nous expliquent pourquoi où quand et comment ils vont se tuer, autant celui des survivants reste, apparemment, assez peu envisagé, à en croire que eux, ça les laisse sans voix, assommés qu'ils sont de voir un autre se faire la malle.

Bref, dans le tas, il y avait donc ce Séher, récit autobio d'une femme dont le mari se suicide, et ce après près de trente ans de vie commune, et deux enfants. Drôle de livre. Beaucoup de haine. Envers l'entourage (classique) qui ne comprend rien (classique) et ne dit que de conneries (classique). Mais aussi contre le défunt. Ca m'étonnera toujours, les gens qui sont en colère contre les suicidés - un peu comme les parents qui, à propos de leurs enfants malades déclarent, ahlala, il nous a encore fait une angine, l'air de dire, le petit con, il fait tout pour nous faire chier, même si évidemment l'analogie ne tient pas tout à fait la route. Ca m'étonnera toujours, cependant je n'ai rien à dire, la situation est différente, point. Toutefois, dans ce contexte, avec toute cette haine comme moteur central de la narration, bizarrement je n'ai rien ressenti. Aucune compassion. Aucune empathie. Rien du tout. J'étais juste la spectatrice d'un fait divers lequel, par contraste, me donnait l'impression que le suicide d'Élodie, lui, relevait de la pure fiction. Quelques échos, quand même, forcément, nécessairement : la question des antidépresseurs, de l'éventualité d'un arrêt brutal qui aurait provoqué un pic de dépression, celle de la préméditation, coup de tête ou décision mûrement réfléchie, et enfin celle de la pleine conscience du geste, a-t-il, a-t-elle réalisé les conséquences que ça aurait (je ne crois pas que ce soit possible). Et en refermant le livre, alors que la narratrice s'efforçait d'effacer les traces de son mari pour pouvoir avoir, enfin, une place à elle, sans lui, alors que la muraille entre le monde et moi était intacte, que l'échange d'histoires n'avait pas eu lieu et que toujours les épines étaient coincées dans ma gorge, je me suis dit, je ne sais pas pourquoi, peut-être l'effet de mon autisme de plus en plus accentué ces derniers temps, décidémment, la seule solution pour se prémunir contre le choc d'une mort violente, c'est encore de ne s'attacher véritablement à personne.

28 janvier 2008

Astérisques

Extirpée de mon piège hamster je me retrouve de nouveau sur le marché, mon âme est libre et je la vendrai au plus offrant. Attention cependant : désormais j'épluche mes contrats avec une attention maniaque, alors rien ne sert d'essayer de m'avoir en insérant une clause en caractères microscopiques. En attendant, tandis que des googliens égarés cherchent ici, assurément sans grand succès, des plans internes de cuisine tout en écoutant le château de Barbe-Bleue et en s'intéressant aux personnes vivant en Afrique, je me noie dans l'internet placenta et je fais dialoguer à ma guise, à travers un cent mètres quatre pages effectué au volant de mon cerveau de location avec chauffeur, des argumentaires aussi différents que, par exemple, celui d'un promotteur immobilier qui clame qu'on n'arrête pas le progrès surtout depuis qu'on a inventé la Pierre de Roche®, laquelle cumule des squalités esthétiques et patrimoniales que vous n'imaginez pas, et celui d'un Steiner, qui depuis les chambres ensanglantées de l'époux de Judith secoue vigoureusement la tête pour nous crier dessus que si, justement, on imagine très bien, et qu'on ferait mieux de l'arrêter, le progrès, parce que la culture ne nous sera d'aucun secours pour l'encadrer, bien au contraire. Et à cela fait écho, uniquement dans mon esprit, je précise, un passage d'un texte de Chevillard sur publie.net, dans lequel ce dernier affirme, en substance, que le roman est le genre littéraire des collaborateurs, ce qui est somme toute assez convaincant, même si je serais curieuse de savoir ce qu'en pensent les historiens. Cela dit, moi de toute façon, ça fait un moment que j'ai choisi mon camp, je ne vous dirai pas non plus lequel, faut pas exagérer, surtout que mes raisons ne sont pas des plus glorieuses et que moi aussi, j'ai droit aux astérisques.

21 janvier 2008

Cercle

Le destin décidémment s'acharne contre moi. Cela sonne comme une ènième complainte paranoïaque et pourtant, que ne donnerais-je pour qu'il ne s'agisse que d'un fantasme.

Je répète souvent, la parole est emmurée car les modaux sont en guerre, ce qui doit être dit ne peut l'être, et aujourd'hui on m'offre sur un plateau d'argent la plus belle des apories : quoi qu'il se passe dans les prochains jours il n'y a pas de solution, le piège est là bien en place, le tout est de savoir si je viens de m'en extirper ou au contraire de me jeter dedans.

Je n'ose envisager les conséquences dans un sens ou dans l'autre, et je fais comme d'habitude quand je suis menacée de mort : je me réfugie dans la fiction pour faire comme si tout cela n'était qu'un mauvais roman.

16 janvier 2008

Je fais la roue hamster

Je veux fuir. Fuir ce monde d'aveugles où chevaux cachés oeillères vous ne voyez rien. Fuir ce monde goudron où automates rouillés vous ... ; vous ? ; vous ? ; non : nous. Oui. Nous. Collectivement responsables. C'est le principe de la démocratie, mes chers agneaux. Mais je ? Il est inclus, vous pensez bien. Nous sommes une grande famille interactive, chacun répond présent à l'appel du carapaçon. Pic, les aiguilles. Et ploc, les gouttes de pluie. Être folle et être libre, être libre et être folle, le chiasme est en soldes aujourd'hui. Dire détacher tout. Dire décrocher tout. Ah non. Pas la pend.., pas la pend.., pas, pas, pppas la penderie. Le placard à balai, plutôt. Mais c'est parce que je suis enrhumée. Comme la route commerciale.

Et puis non.
Non.
Fuir ma bouche et fuir ma langue.
Non.
Fuir les hymnes et fuir les rythmes.
Non.
Fuir tout court.
Encore ?
Et pour aller où, élever des lapins dans le massif central ?
C'est fini tout ça.
Non.
Cela finit.
Tous les jours.
Oui.

04 janvier 2008

Ellipses

M'abrutir. M'étourdir. La vie comme un théâtre, et le théâtre comme seul recours dans ma vie. Électre ma soeur, viens à moi, nous serons heureuses ensemble - mais je suis Chrysotémis, connasse. Une ogive. Le théâtre et ses histoires empruntées sont une ogive, la dernière figure sur laquelle je puisse m'appuyer. Les lignes de forces des cathédrales couraient sur son dos. Et la mort d'Élodie, oui encore cette mort, toujours cette mort, en sortirai-je un jour, jamais tout à fait, à moins que, mais que voulez-vous vous faire payer, rien, je vous jure, rien, est-ce de ma faute si l'oracle a parlé, s'il a dit, tu suivras son chemin, il te reste moins d'un an à vivre, enfin vous savez bien qu'il n'y a pas de prophétie, et ce n'est sans doute pas ce qu'elle aurait voulu, assurément pas, puisque justement, elle vous a tenu à l'écart de sa décision ! oui vous avez raison, mais je suis tellement... enfin, on se comprend... ; et la mort d'Élodie, disais-je, comme signe de mon échec sans appel, de mon naufrage sans retour, de mon incapacité absolue à nouer des relations sociales authentiques. Oui. Oui. Oui, car la seule, la seule personne que je considérais, pour diverses raisons, ne nous étendons pas là-dessus, comme étant, je ne sais quel terme employer, oui, quelque chose de cet ordre, on peut formuler cela ainsi, toutefois peu importe la terminologie, laissez-moi donc finir ma phrase, je ne l'ai pas vue mourir. Je ne m'y attendais pas. Pas du tout. Je savais que, mais j'avais une confiance terrible, une confiance fausse. J'ai écrit ici, lorsque le frère m'a annoncé sa mort, je savais. C'est vrai. Mais je n'ai rien vu venir, soeur Anne, rien du tout. Même au funérarium, j'allais dire à la morgue, je n'ai rien vu - juste le corps d'une inconnue. Alors, je ne vous le demande pas le point d'interrogation est rhétorique, comment croire désormais qu'il puisse exister quelque chose derrière le mur, derrière les barricades, que j'ai construites si belles comédienne tandis que le sol verglacé se dérobe sous mes pas, j'habite un donjon de gypse noir et scintillant qui éblouit tout le monde, même moi ?

"Je finis par devenir l'esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi."


La seule, oui la seule je vous dis. Ca a pris du temps, mais le temps nous l'avions puisque nous nous sommes rencontrées jeunes, et un jour elle m'a dit. C'était, je m'en souviens très bien, un soir d'hiver chez des amis à elle, que sont-ils devenus d'ailleurs, je l'ignore, et elle m'a fait remarquer que. Mais je romance. Je sais que je romance. Non pas que j'invente. Cependant je simplifie. C'est toujours la même chose, avec les mots : la fiction est partout, insidieuse, sournoise.

*

Pour autant, je ne désire pas être aimée, choyée, rassurée. Ce n'est pas le problème, taisez-vous. GC, dont au passage il faut absolument lire les textes, le disait très bien un jour : c'est d'autre chose qu'on a besoin. Mon autre chose à moi, c'est le droit. La validation légale, officielle, objective. Ou réputée telle. Par un tribunal, si possible. Les lampadaires urbains ne s'allument que de jour et le déssalage des routes n'est effectué que lorsque la neige a fondu, et pourtant, quelle fragile conjonction, moi je veux, moi je veux, des contrats des mariages et des diplômes, des sceaux des cachets et des tampons, des signatures des lu et approuvé et des paraphes en fin de page, je veux des procès des jugements et des arrêts de la Cour de cassation, pourquoi cette obsession du judiciaire oui pourquoi, j'ai dû tomber dans une marmite de Code civil quand j'étais petite.

"Lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l'oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou."

Si vous saviez comme je suis. Si vous saviez comme je me. Si vous saviez combien c'est. J'écrivais un jour "Le monde est hostile par définition, le canal d’expression est lui-même souillé par les eaux usées qu’il est sensé permettre d’évacuer." et cela reste, demeure, devient toujours plus vrai. Il m'est impossible d'expliquer pourquoi, l'aporie est en français dans le texte. À moins que : il y a la poésie encore, pour mourir de ne pas mourir. Ses mots à lui ne mentent pas. Quelle chance. Les miens, tellement.

Puzzle cérébral

Et pourtant, il me faut en finir. L'estomac noué par la vodka, je répétais cette phrase. Car la paranoïa n'est que le revers de la mégalomanie, et rouge prisonnière de cette crinoline névrotique je suis coincée dans une faille temporelle, cherchant désespéremment l'interstice. Mais la lutte était vaine : ligotée dans le corset de velours de la tuberculose, j'étais condamnée. Pourtant, dieu sait quelle solide chaîne m'attachait. Une dépendance, au sens architectural du mot. Cependant, et c'est là l'événement inattendu de ce récit, le chat persan me fit quelques instants plus tard un clin d'oeil, et je songeai : de quel défaut chronique de sens de la praticité je souffre ! Il attendit longtemps, puis évoqua, à demi-mot, son amour des oiseaux et de l'océan. Et moi de fixer ostensiblement la seringue usagée dépassant de son veston couvert de cendres.

Mais le pardon coûte cher, et la douleur est capitale. Aussi les coudes désséchés les artères surchargées d'héroïne, regardais-je amère la vitre de tes yeux. C'était là, aurait-on pu dire si l'action se fût passée à l'antiquité grecque, un défi lancé au destin. Cependant, du fond de la commode en bois laqué où j'avais rangé mon âme, je ne voyais nul destin, nul défi : simplement des ténèbres. En effet une fois sa peau retranchée de son corps, elle n'était elle aussi qu'un vaste amas de viscères et de sang - comme quoi, rien ne sert de porter de la dentelle noire, il faut se jeter par la fenêtre à point. Retenez-bien cet enseignement, il vous sera bien utile le jour du meurtre, pour effacer les traces de poison. Car la vengeance, sans doute, est un plat qui se mange froid. Mais chaud, il scelle les lèvres comme une cuillère argentée enfoncée au fond de la gorge. Alors, suffoquante, je jurais : je jetterai de la mort aux rats sur ta tombe.

Deux textes écrits à l'aide du jeu littéraire en ligne sur le site de Zulma. Ca donne des trucs un peu bizarres et surtout assez symptômatiques de l'état d'esprit dans lequel on se trouve, mais c'est rigolo.