Lu cette nuit L'effacement de Catherine Séher. Il était le fruit d'une maigre moisson effectuée auprès de ma libraire, à qui j'avais demandé, teint écarlate et regard fixement aggripé à mes escarpins, voilà c'est un peu particulier, je cherche des livres sur le suicide, parce que j'ai une amie qui, enfin vous voyez, enfin bref, ce n'est pas pour pratiquer rassurez-vous, mais pour un deuil. Je m'embourbais dans mes explications vaseuses, j'avais un peu honte d'être cette fille voyeuse assoiffée de morts tragiques, oui Mademoiselle je sais que c'est un peu bizarre mais j'aimerais bien partager avec d'autres vous comprenez, les livres ça aide parfois pour ça, pour se sentir moins seule et éprouver, ensemble, le choc d'une mort qui vous tombe des mains, qui vous brûle les doigts mais que vous ne pouvez poser nulle part, ni sur vous ni sur vos proches, parce que c'est trop lourd, trop pointu, une mort ça vous écorche la peau et les yeux, vous la traînez partout avec vous, et la littérature ça peut permettre de prendre avec soi, recevoir, accueillir en son sein une histoire tierce et en échange y accrocher la sienne comme sur un porte-manteau, afin de se reposer quelques instants, et je ne sais pas si elle comprenait, mais en tout cas, elle m'a donné quelques pistes, très peu en vérité, parce que, étonnamment, ou pas d'ailleurs, autant le point de vue des suicidés a été largement exploré, il y a foison de dépressifs qui nous expliquent pourquoi où quand et comment ils vont se tuer, autant celui des survivants reste, apparemment, assez peu envisagé, à en croire que eux, ça les laisse sans voix, assommés qu'ils sont de voir un autre se faire la malle.
Bref, dans le tas, il y avait donc ce Séher, récit autobio d'une femme dont le mari se suicide, et ce après près de trente ans de vie commune, et deux enfants. Drôle de livre. Beaucoup de haine. Envers l'entourage (classique) qui ne comprend rien (classique) et ne dit que de conneries (classique). Mais aussi contre le défunt. Ca m'étonnera toujours, les gens qui sont en colère contre les suicidés - un peu comme les parents qui, à propos de leurs enfants malades déclarent, ahlala, il nous a encore fait une angine, l'air de dire, le petit con, il fait tout pour nous faire chier, même si évidemment l'analogie ne tient pas tout à fait la route. Ca m'étonnera toujours, cependant je n'ai rien à dire, la situation est différente, point. Toutefois, dans ce contexte, avec toute cette haine comme moteur central de la narration, bizarrement je n'ai rien ressenti. Aucune compassion. Aucune empathie. Rien du tout. J'étais juste la spectatrice d'un fait divers lequel, par contraste, me donnait l'impression que le suicide d'Élodie, lui, relevait de la pure fiction. Quelques échos, quand même, forcément, nécessairement : la question des antidépresseurs, de l'éventualité d'un arrêt brutal qui aurait provoqué un pic de dépression, celle de la préméditation, coup de tête ou décision mûrement réfléchie, et enfin celle de la pleine conscience du geste, a-t-il, a-t-elle réalisé les conséquences que ça aurait (je ne crois pas que ce soit possible). Et en refermant le livre, alors que la narratrice s'efforçait d'effacer les traces de son mari pour pouvoir avoir, enfin, une place à elle, sans lui, alors que la muraille entre le monde et moi était intacte, que l'échange d'histoires n'avait pas eu lieu et que toujours les épines étaient coincées dans ma gorge, je me suis dit, je ne sais pas pourquoi, peut-être l'effet de mon autisme de plus en plus accentué ces derniers temps, décidémment, la seule solution pour se prémunir contre le choc d'une mort violente, c'est encore de ne s'attacher véritablement à personne.
Bref, dans le tas, il y avait donc ce Séher, récit autobio d'une femme dont le mari se suicide, et ce après près de trente ans de vie commune, et deux enfants. Drôle de livre. Beaucoup de haine. Envers l'entourage (classique) qui ne comprend rien (classique) et ne dit que de conneries (classique). Mais aussi contre le défunt. Ca m'étonnera toujours, les gens qui sont en colère contre les suicidés - un peu comme les parents qui, à propos de leurs enfants malades déclarent, ahlala, il nous a encore fait une angine, l'air de dire, le petit con, il fait tout pour nous faire chier, même si évidemment l'analogie ne tient pas tout à fait la route. Ca m'étonnera toujours, cependant je n'ai rien à dire, la situation est différente, point. Toutefois, dans ce contexte, avec toute cette haine comme moteur central de la narration, bizarrement je n'ai rien ressenti. Aucune compassion. Aucune empathie. Rien du tout. J'étais juste la spectatrice d'un fait divers lequel, par contraste, me donnait l'impression que le suicide d'Élodie, lui, relevait de la pure fiction. Quelques échos, quand même, forcément, nécessairement : la question des antidépresseurs, de l'éventualité d'un arrêt brutal qui aurait provoqué un pic de dépression, celle de la préméditation, coup de tête ou décision mûrement réfléchie, et enfin celle de la pleine conscience du geste, a-t-il, a-t-elle réalisé les conséquences que ça aurait (je ne crois pas que ce soit possible). Et en refermant le livre, alors que la narratrice s'efforçait d'effacer les traces de son mari pour pouvoir avoir, enfin, une place à elle, sans lui, alors que la muraille entre le monde et moi était intacte, que l'échange d'histoires n'avait pas eu lieu et que toujours les épines étaient coincées dans ma gorge, je me suis dit, je ne sais pas pourquoi, peut-être l'effet de mon autisme de plus en plus accentué ces derniers temps, décidémment, la seule solution pour se prémunir contre le choc d'une mort violente, c'est encore de ne s'attacher véritablement à personne.
