1. RARETÉ DES POSTS – Le tri du linge, ça prend du temps. Il faut dire aussi que je procède en attribuant par tirage au sort un article du Code de la sécurité sociale à chacune de mes paires de chaussette, pour ensuite les classer dans l’armoire par ordre d’entrée en vigueur correspondant. Activité qui peut sembler futile de prime abord, mais j’insiste : si je meurs demain, au moins on trouvera mes affaires rangées selon une logique implacable, ce sera une sorte de consolation.
2. SENS PRATIQUE – C’est d’ailleurs un problème sérieux que de penser sans cesse à ma mort potentiellement imminente, les ressorts de l’action, notez bien qu’on se trouve ici sur le terrain strictement pratique des processus décisionnels et pas sur celui des errements métaphysiques, ne sont pas du tout les mêmes selon la durée de vie dans laquelle on se projette. Du coup, je ne sais jamais que faire, écrire le second roman et mettre au propre le reste me semble de l’ordre de l’urgence, ça m’embêterait beaucoup de laisser ces choses-là en désordre. En même temps, je suis bien obligée de me consacrer à d’autres activités qui dans la perspective d’une existence à long terme pourraient bien avoir quelque utilité, comme acheter des sachets de croquettes d’avance pour mon chat, complimenter ma boulangère sur sa coiffure ou encore chercher un nouvel appartement avec une cave suffisamment spacieuse pour pouvoir servir d’abri en cas de bombardements.
3. CHAMP DE BATAILLE – Car c’est bientôt la guerre, mes chers agneaux, il est temps de se préparer. Dans dix ans, un fanatique de l’église orthodoxe de la Principauté du Lichtenstein poignarde son jeune canari récemment converti au luthérianisme ; la frange dure de la ligue internationale de protection des oiseaux appelle à la vendetta dans un communiqué de presse diffusé par pigeons voyageurs ; l’ONU ordonne une mise sous contrôle militaire de l’ensemble des réserves naturelles ornithologiques de l’Union Européenne ; le Delta du Danube est le théâtre d’affrontements sanglants entre deux équipes de tournage de documentaire animalier ; le primat de Bulgarie annonce qu’il dispose de l’arme nucléaire, dissimulée entre les ossements de Saint Maxime à Sofia ; une procession de moines cisterciens prend d’assaut l’ancienne abbaye de Kerz en Transylvanie et rétablit le culte de Zalmoxis ; Bucarest fait savoir son intention de reconstituer l’ancienne confédération des Daces ; on brûle l’effigie de Calvin grimé en perroquet sur la place rouge à Moscou ; le Luxembourg mis à feu et à sang par une révolte paysanne implose ; la ville de Dunkerque déclare son indépendance, la foule en liesse porte au pouvoir l’arrière petit-fils de Jean Bart sous une pluie de harengs marinés ; l’association professionnelle des plombiers polonais marche sur Strasbourg et assiège le Parlement européen qui s’effondre sous les tirs de missiles en forme de clé à molette ; la Wallonie entre en sécession, se déclare albanaise et demande son rattachement à l’Autriche-Hongrie ; à Helsinki, un gigantesque autodafé signe la destruction de l’ensemble des formulaires préimprimés de l’Union Européenne ; l’Espagne panserbe envahit la Voïvodine ; le Soudan colonise la Crimée ; on découvre un puit de pétrole au Vatican ; les Émirats Arabes Unis se convertissent au catholicisme et entraînent avec eux tout le proche orient ; la diaspora lipovène de Vancouver massacre les derniers indiens Hopis d’Arizona ; la Bavière s’allie à Madagascar et déclare la guerre aux Etats-Unis ; l’archevêque de Chypre est déchiqueté par des flamands roses turcs échappés du zoo de Nicosie ; après s’être recueilli sur la tombe de Konrad Lorenz, un groupe d’oies cendrées mutantes lâche une bombe atomique sur le siège du FMI à Washington ; la terre explose et disparaît.
4. BASSE-COUR – En attendant la fin du monde, je couve de mes petits yeux de poule anxieuse le livre fraîchement paru, que j’ai pu voir plusieurs fois, pas très discrètement il est vrai mais ça c’est de ma faute, roucouler paisiblement dans son habitat naturel, la librairie. Il a l’air content et détendu, parfaitement calme, n’ayant mal nulle part et irradiant cette sorte de sérénité propre à l’état de chose en papier. Ce qui fait qu’il y a comme un fossé entre lui si calme et moi, qui malgré mille précautions, des heures d’aquagym spécial détente du cortex, un comité de soutien psychologique, des tonnes d’obligations externes pour me décentrer, suis devenue, pour être absolument honnête malgré la honte que m’inspire la configuration actuelle de mon esprit, un auteur obsédé par son livre fraîchement paru, à l’humeur mécaniquement indexée sur le contenu positif ou négatif des retours de lecture. Ou bien, dans une autre variante, qui au fond signifie la même chose, on pourrait aussi dire : je suis d’humeur égale, dramatiquement égale, car toujours terrorisée, que l’on parle du roman (mon dieu, qu’est-ce qu’ils vont dire) ou qu’on n’en parle pas (mon dieu, tout le monde s’en fout), tout en étant terrorisée d’être terrorisée (mon dieu, pourvu que ça ne se voit pas). C’était prévisible me direz-vous, bien prétentieuse est celle qui se surestime au point de se croire immunisée et tu n’es pas encore ceinture noire de yoga ma vieille. D’accord, mais quand même, c’est un coup dur de tomber si bas, surtout que je suis prétentieuse justement, et que je condamne fermement ce genre de faiblesse morale, un auteur doit savoir être détaché du monde, un auteur doit seulement écrire, un auteur n’a que faire de ses chiffres de vente, un auteur n’a que faire de ce qui est imprimé dans les magazines, un auteur n’a pas à être angoissé par autre chose que son travail d’écriture. Bref, ce n’est pas simple, et je passe sur les détails, toutefois je tiens à préciser à l’égard des divinités qui éventuellement seraient en train de lire ce billet, qu’il n’y ait pas de malentendus, je suis très contente de ma situation, je ne désire pas revenir en arrière, ni annuler la publication, ni renoncer à la possibilité d’en avoir d’autres dans le futur, alors s’il vous plaît pas d’interventionnisme magique, ne gâchez pas tout.
5. FINES OBSERVATIONS – Et ce d’autant plus que, concernant l’avenir, rien n’est assuré, la théorie du déclin irréversible de mes capacités intellectuelles (la pauvre, elle a tout donné, ne saura jamais faire mieux que son premier livre) ayant ces jours-ci le vent en poupe dans mon cerveau. Cependant. Dans ma décrépitude j’ai tout de même réalisé quelques fines observations concernant la parution du roman. 1) Je note que ce qui me fait le plus plaisir, c’est quand le livre est pris au sérieux. Même avec des réserves, une vraie lecture c’est ce qui me touche le plus. Je sais, c’est tout à fait surprenant et original. 2) Je note que, malgré quelques rares moments d’égarement, j’ai à ce jour cessé d’être persuadée que j’avais nécessairement été publiée soit pour satisfaire un quota de mauvais auteur (pour toucher des subventions « discrimination positive pour les écrivains handicapés de l’écriture »), soit parce que le livre paraissait être le candidat idéal pour l’opération 2009 de « l’édition de cons », qui ridiculise chaque année un ouvrage sans que son auteur ne soit au courant. J’avoue que c’est assez reposant. 3) Je note que chez mon éditeur, les gens sont très gentils. Ca paraît extrêmement niais annoncé comme ça, mais je crois qu’il est important de le dire à un moment. 4) Je note que le fait de connaître une personne n’est pas un bon critère de choix en matière de littérature. Je le savais déjà, je l’ai répété beaucoup, mais ça se confirme. Cela étant dit, le problème ne se pose pas vraiment avec les gens réellement proches. 5) Je note que je survis sans trop de difficulté aux diverses crises cardiaques dont je suis victime depuis plus d’un mois, lesquelles se manifestent systématiquement quand je fais face à l’évocation du roman dans les medias, pardon à ma grand-mère qui m’a tant de fois répété que c’était déjà un pluriel. Même chose pour tous les objets que je casse, finalement il suffit d’avoir une balayette en bandoulière et tout se passe bien. 6) Je note que je ne sais pas comment formuler ce que je veux dire à cet endroit, mais que j’ai adoré découvrir
ça et
ça. 7) Je note qu’il y a au moins une personne qui va vraiment utiliser le livre comme cale-meuble, on ne pourra plus dire que la littérature ne sert à rien. Et puis comme ça, je sais ce que je mets sur ma dédicace pour le prochain : cher monsieur, voici votre nouveau cale-meuble, le précédent doit être bien usé maintenant. 8) Je note, mais ça n’a rien à voir, que les oignons rouges, on dirait de la chair découpée.
6. ÉCURIE – Je vais au salon du livre, pour la première fois en tant qu’auteur. Je pense que si je ne sors pas trop de mon enclos et que je souris gentiment, ça devrait aller. M’inquiètent quand même la chaleur, la lumière, la moquette (mais est-ce que c’est de la moquette ?), la foule, en un mot tout ce qui fait que rester longtemps dans un salon de la porte de Versailles c’est un peu comme se retrouver enfermée dans un grand Ikéa maléfique avec des meubles sournois qui tournoient autour de soi en ricanant tandis qu’on cherche désespérément la sortie de secours entre l’allée L26 et le stand de l’outillage jardin.
7 – CONCLUSION – Pour finir, le visage éclaboussé par ma propre lucidité, je relance encore les dés pour prendre une décision, c'est le seul moyen de trancher certaines affaires. C’est que, vous comprenez, contrairement à Ingeborg Bachmann, j’ai survécu à l’incendie de mon appartement il y a de ça quelques années. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous ! Alors cryptez, ma grande, cryptez. Je ne fais que ça, bordel, mais si vous croyez que c’est simple avec cette huile qui déborde sans cesse de ma boîte à sardine comme l’œil crevé de son orbite, franchement. Bon appétit !