10 novembre 2009

Un message de ma grand-mère.

« Alors comme ça, nous sommes émus, nous nous souvenons, nous étions sur place même avec notre petit marteau en plastique pour taper sur le Mur et le faire tomber ? Comme c’est mignon, cette précipitation à tirer à soi la couverture à paillettes, c’est si bon de se sentir acteur d’un grand événement historique, n’est-ce pas ? Mais permettez-moi de vous dire, mes chers enfants : vous n’y êtes pour rien dans cette affaire, durant des décennies vous n’avez pas levé le petit doigt pour nous venir en aide, jamais vous n’avez répondu à nos appels, jamais vous n’avez pris pour nous le moindre risque, tout juste nous envoyiez-vous de temps à autre une petite carte postale pleine de pitié condescendante pour nous assurer de votre soutien moral ! Croyez-vous que cela fait le poids, des cartes postales de soutien, face aux chars de l’armée rouge marchant sur nos villes, face à l’échafaud de nos innocents condamnés à mort ? Et aujourd’hui vous fanfaronnez, vers de terre opportunistes, citoyens du pays des Droits de l’Homme de mes ovaires rabougries ! Il est trop facile de venir récolter après coup les fruits du changement, que la peste soit de votre mémoire perforée comme du papier braille ! Car si la destruction du Mur a été possible ce n’est pas grâce à vous, mes enfants, mais parce que les forces armées de l’Est ont eu l’obligeance, pour une fois, de ne pas tirer sur les civils. Et je vous assure qu’au premier coup de feu, ce soir du 9 novembre 1989, vous auriez eu vite fait de déguerpir et de rentrer bien au chaud chez vous. Aussi, réjouissez-vous si vous voulez, commémorez si ça vous chante, mais votre petit marteau en plastique, vous pouvez vous le mettre où je pense.
Signé : une vieille guenon. »

19 septembre 2009

Tout juste rentrée de Mexico. Ne sais pas comment raconter sans paraître complètement niaise. Alors je vais faire ça en vrac. Personnes : des auteurs français, des auteurs mexicains, des organisateurs, des interprètes, un chauffeur de bus. Lieux : la Casa Refugio, la Casa Del Lago, un hôtel, des restaurants, la rue, un musée, des pyramides, la maison de Trotsky, des bars. Objets : des textes, des tables, des micros, des écouteurs, des cabines d’interprétariat, du café, des petits gâteaux, des livres, des revues, des cahiers, des appareils photos, des tacos, du piment, des criquets grillés, des verres de tequila, de la bière avec du jus de citron et du sel. Sons : l’espagnol du Mexique, le français avec l’accent mexicain, l’anglais avec l’accent français, des discussions sérieuses, des discussions moins sérieuses, des lectures de textes, des lectures de poésie, mon cœur qui bat je vais me désintégrer sur scène mais non je suis toujours vivante, des journalistes, la pluie torrentielle, un poète qui chante Cielo Rojo les mariachis peuvent aller se rhabiller, des rires, un brouhaha final, des adieux. Programme de travail : des réunions sur l’esprit critique, un hommage à José Émilio Pacheco, une soirée poésie, une soirée El Grito pour rendre compte de notre travail sur l’esprit critique. Discussions : la place de l’écrivain dans la société, le langage, l’avant-garde, l’arrière-garde, la critique littéraire, le mot chien ne mord pas, renard est un terme qui ruse, nous arrivons après tous les -ismes tous les dogmes notre verre est vide de concepts, d’après le FBI les Mexicains sont des extra-terrestres vu qu’ils jettent toutes leurs ordures par terre, au Pérou 80% des gens ne savent pas lire, le doute radical ne mène à rien, ce n'est pas une raison pour que les 20% restant lisent uniquement le Da Vinci Code, les hypothèses scientifiques sont souvent déjà posées comme des certitudes, et si on tranchait tout ça par pile ou face, mais non on va faire un puzzle avec le drapeau mexicain et nos textes collés dessus comme ça tout le monde serait content. Et puis aussi : attention la sauce verte elle arrache, regardez ils manifestent avec des masques, ne prenez jamais de taxi dans la rue c’est dangereux, est-ce que c’est vrai que le mezcal ça peut donner des hallucinations, Mexico was post-moderne before the concept of post-modernity, comme le chevreau était tendre à Garibaldi, we could say pre-post-modern, ils sont malades avec leur truc électrique moi je ne participe pas, the mexican identity is very paradoxal, c’est une revue littéraire avec des auteurs francophones et hispanophones, tiens goûte le cactus c’est tout bizarre, Frida et Diego c’était la rencontre d’un éléphant et d’une colombe, j’ai hâte de rentrer quand même, I’ve read your poems in Europe yesterday night, on sera comme des araignées fumigénées ce soir est-ce que ça se dit comme ça en français, thank you but I was so shamefull about this text you cannot imagine, je veux dire des araignées qui auraient reçu un coup de bombe insecticide ah d’accord je comprends mieux, poetry is now too far from pop music, il faut se donner un cadre très simple pour ensuite pouvoir être complètement libre et fou à l’intérieur, ici les christs sont toujours très ensanglantés, hoy es nuestro ultimo dia, thank you for everything c’était un merveilleux cadeau, we keep in touch, on s’est plutôt bien entendus finalement, non ? Bilan : 1) d’aucune est capable de supporter la vie de groupe ; 2) d’aucune peut même s’attacher à des gens à force de les côtoyer, ce qu’évidemment elle ne pouvait qu’ignorer, étant en temps normal enfermée chez elle à double tour ; 3) d’aucune revient de ce voyage avec moult pistes de lecture en tête ; 4) d’aucune veut apprendre l’espagnol de toute urgence.

J’aurais également aimé parler de La Baule, parce que ça aussi c’était bien, différent, forcément, mais tellement bien aussi, simplement là de suite ce n’est pas évident, c’est un peu loin à présent. Mais je me souviens que j’avais cette même sensation de cadeau (on me fait un cadeau) et de rafraîchissement intellectuel, d’ouverture. Et il y avait, là aussi, l’extrême gentillesse des organisateurs.

J’aurais encore aimé parler de mes impressions de ces derniers mois, j’avais commencé à écrire des choses là-dessus et puis c’est resté en chantier.

Avril 2009
J’ai écrit mon premier texte de commande. Je veux dire, quelqu’un m’a demandé, est-ce que vous seriez d’accord pour écrire un texte sur ce thème-là, et moi j’ai répondu, mais oui bien sûr évidemment.
[Depuis j’en ai écrit d’autres. Le problème cependant reste le même : on se lance dedans sans savoir, personne ne vous donne de cours de texte de commande, vous avez écrit un livre et partant de là on vous suppose capable d’écrire des textes de commande. Et alors il faut se débrouiller avec ça, parce que bien sûr que si on vous le demande vous avez envie de dire oui, vous êtes trop contente qu’on vous demande à vous d’écrire, vous imaginez, on vous paie même pour ce faire c’est inouï vous ne voulez à aucun prix décevoir vos donneurs d’ordre, à aucun prix, et c'est là que ça devient compliqué car ce n'est pas en restant sage et scolaire que vous leur ferez plaisir, à vos commanditaires, injonction paradoxale quand tu nous tiens.]
Je suis, je triche un peu car j’ai déjà eu les retours dessus, plutôt contente de ce que j’ai fait. Et je ne parle pas juste du texte pris dans l’absolu (sic) mais de la façon de traiter cette drôle de chose qu’est une commande. Il est rare en effet qu’on se mette à écrire pour répondre à une demande externe, le moteur n’est pas là. Enfin il me semble. Remarquez, il y a des gens qui se passent des commandes à eux-mêmes, mais c’est une autre histoire, on ne s’intéresse pas à ces hurluberlus en proie à un dédoublement de personnalité par ici, n’est-ce pas. Donc la commande. Le problème de ce genre d’exercice consiste à mon avis éviter les deux écueils suivants : a) écrire un texte qui n’a rien à voir avec la commande, qu’on avait déjà écrit ou qu’on aurait écrit de toute façon ; en soi, ce n’est pas très grave, mais dans ce cas on ne joue pas complètement le jeu, ce qui évidemment heurte mon sens de la justice ; b) écrire un texte qui a quelque chose de fabriqué, d’artificiel, justement parce qu’il répond à une demande externe, et qu’il n’a pas fondamentalement d’enjeu pour l’auteur ; c’est déjà plus embêtant.
(En même temps c’est toujours un peu ça le noeud, commande ou pas commande.)
Eh bien j'ai l'impression d'avoir réussi : il y a un côté sur-mesure qui me plaît bien, et en même temps, c’est aussi un texte qui devait exister. Voilà, c'est tout ce que j'avais à dire.

Juillet 2009
Je suis encore une petite jeune, c'est évident, mais je suis moins une petite jeune qu'il y a quelques mois. Les expériences que vous traversez – on entre, on sort, entre les deux on essaie d’éviter de se prendre la porte dans la gueule – vous modifient forcément. C’est valable pour tous les milieux, les règles non écrites s’apprennent par la pratique. On les accepte plus ou moins, mais à force de se promener dans le champ on finit par en connaître les lignes de force. Je perds ma sauvage innocence, je m’acculture. Et me forge quelques armes, quand même.
Exemple. Je suis invitée au festival de La Baule, je mets un mois à croire que c'est vrai tellement ça me paraît incroyable, je veux dire moi, pourquoi moi, il doit y avoir une erreur quelque part, c’est beaucoup trop beau comme cadeau d’anniversaire on ne se connaît même pas de mon côté je ne vous ai rien offert pour Noël dernier, et c’est seulement quand je vois mon nom sur le programme officiel que je me dis, bon, quand même, ça ne peut pas être une blague. Puis. Une autre invitation, pour une autre manifestation, et là, je ne mets qu’une semaine à accepter, accueillir l’idée, et je n’ai même pas eu envie de leur proposer de faire le ménage chez eux pour me faire pardonner d’exister. À ce rythme, je pense que dans un an, je me croirai invitée partout, par anticipation.
Bref, je sais maintenant ce que ça veut dire de répondre à des questions en public, de se faire prendre en photo, de partir en colonie de vacances littéraires au bord de la mer, d’écrire des textes de commande, toutes ces choses qu’on ne connaît pas quand on écrit toute seule dans sa cave. Parfois même je parle, je m’entends parler comme un auteur, vous savez ces auteurs qui disent j’ai eu tel papier dans tel magazine, j’ai été invité à tel festival, j’ai écrit tel texte pour telle revue. Surprenant.

Août 2009
Ce qui m’occupe surtout c’est mon prochain texte, je veux dire texte long, je veux dire roman. Je travaille dessus, ne veux pas en parler, sauf avec mon chat qui est comme toujours de bon conseil. Ce que je peux dire tout de même c’est que c’est très différent de la première fois. Je me rappelle que lorsque j’écrivais Tuer Catherine je me disais (me lamentais) : c’est tellement dur de naviguer à vue, je suis toute seule au milieu du désert, ne sais pas si quelqu’un voudra de ce manuscrit, à quoi bon, au secours. Et je rêvais à un moment de ma vie où j’aurais une maison, une vraie maison où j’habite et où j’aie une petite place. Et c’est vrai, c’est mieux aujourd’hui qu’avant, c’est plus facile, j’ai moins peur : il y a quelqu'un qui attend mon texte. J’ai d’autres peurs (décevoir) mais quand même c’est plus facile. Oui, je tourne en rond, c'est à cause de la recomposition des angoisses.

Maintenant écoutez moi bien, ça ne concerne pas tout le monde : ce serait gentil, je veux dire j’apprécierais beaucoup que certains ou certaines arrêtent de laisser sur ce blog des commentaires étranges voire franchement bizarres. Pour information, je ne valide pas les commentaires : 1) dont je ne saisis pas le contenu, car je me méfie des éventuels messages codés qui m'échapperaient ; 2) qui font allusion à mon hypothétique vie personnelle, étant donné qu'il est bien évident que je n'ai pas de vie personnelle, étant totalement dévouée à l'écriture ; 3) qui font état d’un désir de me rencontrer, et ce même quand c'est dit gentiment, vu que je suis politiquement contre les interactions humaines ; 4) qui contiennent des demandes en mariage, dans la mesure où je n'ai absolument pas le temps de passer mes soirées à confectionner des petits sachets de dragée ; 5) qui ont un caractère malveillant, ou qui me mettent mal à l'aise pour une raison ou pour une autre, parce que j'ai déjà suffisamment de problèmes relationnels avec ma machine à laver. Je dis tout ça gentiment, et pour une seule raison : ça m’angoisse beaucoup quand je découvre d’un coup vingt-cinq commentaires anonymes détaillant la couleur de mon vernis à ongles.

Petit jeu : comptez le nombre de fois où j'emploie l'expression vouloir dire, je crois bien que c’est un tic de langage, je veux dire une expression que j'utilise un peu trop souvent mais qui néanmoins témoigne de mon caractère foncièrement volontaire et décidé.

06 juin 2009

Je suis en train d'éplucher mes archives, je retrouve toute sorte de petits textes dont je n'avais aucun souvenir. Voici par exemple ce que j'écrivais en mars 2007, sachant qu'à ce moment-là je venais à peu près de terminer le premier jet des "voix" qui se disputent dans Tuer Catherine. Comme quoi j'étais quand même assez lucide. (Ou bien : comme quoi je me répète beaucoup.)

Micro-trottoir

MOI
Bonjour Madame excusez-moi de vous déranger comme ça, mais pourriez-vous me dire spontanément sans trop réfléchir, ce que vous inspire l’idée d’un livre relatant une conversation au sujet d’un scénario parlant d'une pièce de théâtre dont le thème est l’écriture d’un roman ?

LA DAME
C’est pour la télé, c’est pour la télé ?

MOI
Mais non enfin, vous voyez bien que je n’ai pas de caméra. Bon, en fait j'ai pour projet de devenir romancière et j’essaie d’aller au-devant de mon public, parce que parfois j’ai des doutes quant à l’intérêt de mes textes pour les personnes dont la résidence habituelle se trouve à l’extérieur de mon cortex cérébral. Alors pourriez-vous s’il vous plaît me donner votre avis au sujet de la quadruple mise en abîme à boucle fermée évoquée plus haut ?

LA DAME
Ah, vous êtes écrivain. Écoutez, j’aurais bien aimé vous aider, mais très franchement, je n’ai pas un centime d’euro sur moi. Bon courage mon petit.

La dame s’en va.

19 mai 2009

Sur la lecture de jeudi dernier, rapidement. Juste après, une sorte de révélation – la 23e de la semaine – : j’ai trouvé un but à mon existence, être lue et mise en scène ça me suffit comme motivation pour vivre, en plus c’est parfaitement légal. Car dès les premières phrases, je sais que j’aime ça, que je suis faite pour aimer ça ; le texte se déplie devant moi, prend corps et envahit l’espace ; c’est lui et ce n’est pas lui, je le connais par cœur et pourtant il a quelque chose d’étranger. Par flashes je me revois en train d’écrire, ça me paraît incroyable d’être là, tandis que d’autres le disent, et que d’autres encore écoutent – non mais quelle idée, quelle drôle d’idée de venir assister à une lecture. Je me retiens de rire, forcément ce sont mes blagues alors je trouve ça drôle, mais c’est moyennement facile à assumer en public de se faire rire soi-même, alors j'essaie de rester discrète, sérieuse et digne. C’est aussi une des premières fois – oui vous pouvez vous moquer – que je prends la mesure de ce qu’est l’interprétation, de ce que ça peut apporter en plus. Je crois que j’ai compris que ce n’était pas juste une histoire de mise en valeur, mais que le texte pouvait aussi devenir autre chose ; tout cela est évidemment un peu ridicule au vu de la modeste expérience dont il est question, mais comme je n’avais jamais été dans cette position, ça a créé une sorte de réagencement inattendu de mes dominos cérébraux. Bref, j’imagine que c’est aussi parce que c’était inédit que ça m'a fait autant d’effet, cependant je trouve que c'était vraiment réussi, y compris dans la découpe, qui parfois a conduit à modifier, infléchir le sens originel : ça ne me dérange pas, au contraire, l’interprétation ne m’appartient plus, m’a-t-elle jamais appartenu, une part m’en échappe forcément, donnez-la moi à voir. Je mets l’enregistrement ci-dessous, la qualité du son n'est pas parfaite, et puis on perd quand même beaucoup à n’avoir pas les corps, mais enfin ça pourra vous donner une idée. Et pour ceux qui n’ont pas réussi à dépasser la deuxième page du livre, ça peut être l’occasion d'entrer dedans autrement.

tilidom.com
Orange, 14 mai 2009, librairie l'Orange Bleue, Compagnie Labo T

Une dernière chose sur les questions, parce qu'il y a eu une discussion ensuite, et que jamais je ne manque une occasion de remplir d'observations fines et originales le petit carnet à carreaux qui se cache dans mon sac à main. Donc, je me disais, c'est compliqué les questions quand on ne se connait pas, qu'on ne sait pas bien à qui on s'adresse, car on n'a pas de socle commun, ou plutôt on ignore de quelle nature il pourrait être, ledit socle. Et je pense que plus ça ira plus ce sera compliqué, car plus j'aurais posé un certain nombre de choses dans mes réponses disséminées ici ou là, plus je devrais soit choisir de commencer à me répéter sérieusement, soit prendre le risque que personne ne comprenne ce que je raconte, m'appuyant sur des présupposés se trouvant essentiellement dans ma tête.

PS : Je sais que ce n'est pas une grande réussite, ce lecteur mp3 qui n'en est pas un, je vous assure que j'ai fait de mon mieux, mais après un combat acharné contre Deezer, DewPlayer et autres, j'abandonne. EDIT : il y a encore un affreux logo, mais par rapport à la fausse vidéo de chez Wat nous sommes indéniablement en progrès.

11 mai 2009

1. Je suis désespérément en retard sur ce blog, ce qui signifie – en l’espèce – que je suis désespérément en retard sur ma vie. Je cours partout, je tapisse mes murs de post-its, tout va bien mais j’ai beaucoup de mal à dégager un peu de temps pour poster ici. Plus exactement : à dégager du temps pour rassembler mes notes et en faire un billet un peu correct. Parce que vous jeter le tout à la figure sans avoir rangé un minimum, je ne trouverais pas ça très poli, et puis comment feriez-vous après, avec tous ces confettis emmêlés à vos cheveux ? Surtout que je garde bien à l’esprit, je tâche de garder soigneusement à l’esprit – j’ai une consigne dans la tête, avec de jolis casiers multicolores numérotés en chiffres romains – qu’on est ici dans un espace public : ce que j’y écris, je dois être capable de l’assumer publiquement. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous. Et ce n’est pas juste la paranoïa, même si c’est cela aussi évidemment, puisque qui souhaite en savoir un peu plus sur moi atterrit assez rapidement en ces lieux, et de fait ne s’en prive pas. En d’autres termes, il est relativement judicieux que je sois au courant de ce qu’il se passe ici, et que j’évite d’y raconter n’importe quoi, un accident de crapaud est si vite arrivé. L’avantage de cette situation relativement inconfortable, je ne sais pas si vous imaginez la pression, c’est le monopole de la parole légitime dont je jouis en corollaire : j’ai le moyen de produire un discours officiel sur moi-même, tout le monde ne peut pas en dire autant. En même temps, c’est justement pour cela que ça m’inquiète, mais là on tourne en rond, nous sommes d’accord. Alors voyons ces notes, malgré tout, parce que ce n’est plus possible, toutes ces notes en suspens, il faut les poser quelque part, ce serait bien si ça pouvait être simple pour une fois.

2. Étant donné [ceci est une circulaire interne] que d’après des sources extrêmement fiables, nous sommes déjà le 11 mai 2009, nous ordonnons la mise en ligne immédiate de ce début de billet, sans attendre plus avant une hypothétique finalisation desdites notes à mettre au propre, parce que bien sûr que je voulais quand même les relire avant, il ne faut pas déconner non plus. En effet il conviendrait – disons que c’est l’usage – d’annoncer la lecture du 14 mai prochain avant qu’elle ait lieu, et non pas après, d’autant plus que pendant que je m’attaque en justice à longueur de journée, il y en a qui travaillent, collent des affiches et font circuler l’information. Voici donc. Le 14 mai à 19h, lecture mise en scène d'extraits de Tuer Catherine par la compagnie Labo T, dans la libraire l'Orange Bleue, à Orange. Je serai là pour écouter et boire un verre ensuite. À cela je voudrais ajouter que je me réjouis grandement, car l’idée du texte qui continue à vivre à travers de nouvelles voix, de nouvelles interprétations, me plaît énormément. Merci donc à madame la libraire, qui est à l’origine de cette soirée et qui a tout organisé. Ce sera la première fois que j’entendrai le texte lu par des tiers (hormis quelques phrases à la radio), des comédiennes en l'occurrence, donc ce sera aussi une expérience, il s’agira de voir si c’est comme je l’imagine (pour le dire vite : euphorie divine), ou si je me fais de fausses idées, ce qui n’est pas non plus complètement impossible, ça m’arrive parfois. La suite du billet prochainement, il y a encore environ 14 points à aborder.

08 mars 2009

1. RARETÉ DES POSTS – Le tri du linge, ça prend du temps. Il faut dire aussi que je procède en attribuant par tirage au sort un article du Code de la sécurité sociale à chacune de mes paires de chaussette, pour ensuite les classer dans l’armoire par ordre d’entrée en vigueur correspondant. Activité qui peut sembler futile de prime abord, mais j’insiste : si je meurs demain, au moins on trouvera mes affaires rangées selon une logique implacable, ce sera une sorte de consolation.

2. SENS PRATIQUE – C’est d’ailleurs un problème sérieux que de penser sans cesse à ma mort potentiellement imminente, les ressorts de l’action, notez bien qu’on se trouve ici sur le terrain strictement pratique des processus décisionnels et pas sur celui des errements métaphysiques, ne sont pas du tout les mêmes selon la durée de vie dans laquelle on se projette. Du coup, je ne sais jamais que faire, écrire le second roman et mettre au propre le reste me semble de l’ordre de l’urgence, ça m’embêterait beaucoup de laisser ces choses-là en désordre. En même temps, je suis bien obligée de me consacrer à d’autres activités qui dans la perspective d’une existence à long terme pourraient bien avoir quelque utilité, comme acheter des sachets de croquettes d’avance pour mon chat, complimenter ma boulangère sur sa coiffure ou encore chercher un nouvel appartement avec une cave suffisamment spacieuse pour pouvoir servir d’abri en cas de bombardements.

3. CHAMP DE BATAILLE – Car c’est bientôt la guerre, mes chers agneaux, il est temps de se préparer. Dans dix ans, un fanatique de l’église orthodoxe de la Principauté du Lichtenstein poignarde son jeune canari récemment converti au luthérianisme ; la frange dure de la ligue internationale de protection des oiseaux appelle à la vendetta dans un communiqué de presse diffusé par pigeons voyageurs ; l’ONU ordonne une mise sous contrôle militaire de l’ensemble des réserves naturelles ornithologiques de l’Union Européenne ; le Delta du Danube est le théâtre d’affrontements sanglants entre deux équipes de tournage de documentaire animalier ; le primat de Bulgarie annonce qu’il dispose de l’arme nucléaire, dissimulée entre les ossements de Saint Maxime à Sofia ; une procession de moines cisterciens prend d’assaut l’ancienne abbaye de Kerz en Transylvanie et rétablit le culte de Zalmoxis ; Bucarest fait savoir son intention de reconstituer l’ancienne confédération des Daces ; on brûle l’effigie de Calvin grimé en perroquet sur la place rouge à Moscou ; le Luxembourg mis à feu et à sang par une révolte paysanne implose ; la ville de Dunkerque déclare son indépendance, la foule en liesse porte au pouvoir l’arrière petit-fils de Jean Bart sous une pluie de harengs marinés ; l’association professionnelle des plombiers polonais marche sur Strasbourg et assiège le Parlement européen qui s’effondre sous les tirs de missiles en forme de clé à molette ; la Wallonie entre en sécession, se déclare albanaise et demande son rattachement à l’Autriche-Hongrie ; à Helsinki, un gigantesque autodafé signe la destruction de l’ensemble des formulaires préimprimés de l’Union Européenne ; l’Espagne panserbe envahit la Voïvodine ; le Soudan colonise la Crimée ; on découvre un puit de pétrole au Vatican ; les Émirats Arabes Unis se convertissent au catholicisme et entraînent avec eux tout le proche orient ; la diaspora lipovène de Vancouver massacre les derniers indiens Hopis d’Arizona ; la Bavière s’allie à Madagascar et déclare la guerre aux Etats-Unis ; l’archevêque de Chypre est déchiqueté par des flamands roses turcs échappés du zoo de Nicosie ; après s’être recueilli sur la tombe de Konrad Lorenz, un groupe d’oies cendrées mutantes lâche une bombe atomique sur le siège du FMI à Washington ; la terre explose et disparaît.

4. BASSE-COUR – En attendant la fin du monde, je couve de mes petits yeux de poule anxieuse le livre fraîchement paru, que j’ai pu voir plusieurs fois, pas très discrètement il est vrai mais ça c’est de ma faute, roucouler paisiblement dans son habitat naturel, la librairie. Il a l’air content et détendu, parfaitement calme, n’ayant mal nulle part et irradiant cette sorte de sérénité propre à l’état de chose en papier. Ce qui fait qu’il y a comme un fossé entre lui si calme et moi, qui malgré mille précautions, des heures d’aquagym spécial détente du cortex, un comité de soutien psychologique, des tonnes d’obligations externes pour me décentrer, suis devenue, pour être absolument honnête malgré la honte que m’inspire la configuration actuelle de mon esprit, un auteur obsédé par son livre fraîchement paru, à l’humeur mécaniquement indexée sur le contenu positif ou négatif des retours de lecture. Ou bien, dans une autre variante, qui au fond signifie la même chose, on pourrait aussi dire : je suis d’humeur égale, dramatiquement égale, car toujours terrorisée, que l’on parle du roman (mon dieu, qu’est-ce qu’ils vont dire) ou qu’on n’en parle pas (mon dieu, tout le monde s’en fout), tout en étant terrorisée d’être terrorisée (mon dieu, pourvu que ça ne se voit pas). C’était prévisible me direz-vous, bien prétentieuse est celle qui se surestime au point de se croire immunisée et tu n’es pas encore ceinture noire de yoga ma vieille. D’accord, mais quand même, c’est un coup dur de tomber si bas, surtout que je suis prétentieuse justement, et que je condamne fermement ce genre de faiblesse morale, un auteur doit savoir être détaché du monde, un auteur doit seulement écrire, un auteur n’a que faire de ses chiffres de vente, un auteur n’a que faire de ce qui est imprimé dans les magazines, un auteur n’a pas à être angoissé par autre chose que son travail d’écriture. Bref, ce n’est pas simple, et je passe sur les détails, toutefois je tiens à préciser à l’égard des divinités qui éventuellement seraient en train de lire ce billet, qu’il n’y ait pas de malentendus, je suis très contente de ma situation, je ne désire pas revenir en arrière, ni annuler la publication, ni renoncer à la possibilité d’en avoir d’autres dans le futur, alors s’il vous plaît pas d’interventionnisme magique, ne gâchez pas tout.

5. FINES OBSERVATIONS – Et ce d’autant plus que, concernant l’avenir, rien n’est assuré, la théorie du déclin irréversible de mes capacités intellectuelles (la pauvre, elle a tout donné, ne saura jamais faire mieux que son premier livre) ayant ces jours-ci le vent en poupe dans mon cerveau. Cependant. Dans ma décrépitude j’ai tout de même réalisé quelques fines observations concernant la parution du roman. 1) Je note que ce qui me fait le plus plaisir, c’est quand le livre est pris au sérieux. Même avec des réserves, une vraie lecture c’est ce qui me touche le plus. Je sais, c’est tout à fait surprenant et original. 2) Je note que, malgré quelques rares moments d’égarement, j’ai à ce jour cessé d’être persuadée que j’avais nécessairement été publiée soit pour satisfaire un quota de mauvais auteur (pour toucher des subventions « discrimination positive pour les écrivains handicapés de l’écriture »), soit parce que le livre paraissait être le candidat idéal pour l’opération 2009 de « l’édition de cons », qui ridiculise chaque année un ouvrage sans que son auteur ne soit au courant. J’avoue que c’est assez reposant. 3) Je note que chez mon éditeur, les gens sont très gentils. Ca paraît extrêmement niais annoncé comme ça, mais je crois qu’il est important de le dire à un moment. 4) Je note que le fait de connaître une personne n’est pas un bon critère de choix en matière de littérature. Je le savais déjà, je l’ai répété beaucoup, mais ça se confirme. Cela étant dit, le problème ne se pose pas vraiment avec les gens réellement proches. 5) Je note que je survis sans trop de difficulté aux diverses crises cardiaques dont je suis victime depuis plus d’un mois, lesquelles se manifestent systématiquement quand je fais face à l’évocation du roman dans les medias, pardon à ma grand-mère qui m’a tant de fois répété que c’était déjà un pluriel. Même chose pour tous les objets que je casse, finalement il suffit d’avoir une balayette en bandoulière et tout se passe bien. 6) Je note que je ne sais pas comment formuler ce que je veux dire à cet endroit, mais que j’ai adoré découvrir ça et ça. 7) Je note qu’il y a au moins une personne qui va vraiment utiliser le livre comme cale-meuble, on ne pourra plus dire que la littérature ne sert à rien. Et puis comme ça, je sais ce que je mets sur ma dédicace pour le prochain : cher monsieur, voici votre nouveau cale-meuble, le précédent doit être bien usé maintenant. 8) Je note, mais ça n’a rien à voir, que les oignons rouges, on dirait de la chair découpée.

6. ÉCURIE – Je vais au salon du livre, pour la première fois en tant qu’auteur. Je pense que si je ne sors pas trop de mon enclos et que je souris gentiment, ça devrait aller. M’inquiètent quand même la chaleur, la lumière, la moquette (mais est-ce que c’est de la moquette ?), la foule, en un mot tout ce qui fait que rester longtemps dans un salon de la porte de Versailles c’est un peu comme se retrouver enfermée dans un grand Ikéa maléfique avec des meubles sournois qui tournoient autour de soi en ricanant tandis qu’on cherche désespérément la sortie de secours entre l’allée L26 et le stand de l’outillage jardin.

7 – CONCLUSION – Pour finir, le visage éclaboussé par ma propre lucidité, je relance encore les dés pour prendre une décision, c'est le seul moyen de trancher certaines affaires. C’est que, vous comprenez, contrairement à Ingeborg Bachmann, j’ai survécu à l’incendie de mon appartement il y a de ça quelques années. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous ! Alors cryptez, ma grande, cryptez. Je ne fais que ça, bordel, mais si vous croyez que c’est simple avec cette huile qui déborde sans cesse de ma boîte à sardine comme l’œil crevé de son orbite, franchement. Bon appétit !

16 février 2009

Sur le site de POL, mise en ligne d'une série de quatrièmes de couverture au niveau de la fiche du roman, au-dessous de la véritable quatrième. Je précise que c'est censé être amusant, et que vous pourrez trouver des renseignements sur le contexte de production ici. D'autres choses bientôt, dès que j'ai fini de trier le contenu des mes placards par couleur et date d'acquisition. 

05 février 2009

Aujourd'hui, en ce jour de parution de mon premier roman, je voudrais rendre hommage à mon moi-du-passé, cette fille qui entre septembre 2007 et mars 2008 a passé ses journées à secouer son téléphone pour qu'il se mette enfin à sonner avec un éditeur dedans. Elle n'est plus moi, mais je ne veux pas l'oublier : ça valait la peine d'y croire.

Je voudrais aussi dire merci à ceux (et surtout celles) qui ont cru en le texte dès le début. Ainsi qu'à ceux qui y croient aujourd'hui, et le soutiennent. C'est précieux, et je me souviens toujours.