Tout juste rentrée de Mexico. Ne sais pas comment raconter sans paraître complètement niaise. Alors je vais faire ça en vrac. Personnes : des auteurs français, des auteurs mexicains, des organisateurs, des interprètes, un chauffeur de bus. Lieux : la
Casa Refugio, la
Casa Del Lago, un hôtel, des restaurants, la rue, un musée, des pyramides, la maison de Trotsky, des bars. Objets : des textes, des tables, des micros, des écouteurs, des cabines d’interprétariat, du café, des petits gâteaux, des livres, des revues, des cahiers, des appareils photos, des tacos, du piment, des criquets grillés, des verres de tequila, de la bière avec du jus de citron et du sel. Sons : l’espagnol du Mexique, le français avec l’accent mexicain, l’anglais avec l’accent français, des discussions sérieuses, des discussions moins sérieuses, des lectures de textes, des lectures de poésie, mon cœur qui bat je vais me désintégrer sur scène mais non je suis toujours vivante, des journalistes, la pluie torrentielle, un poète qui chante
Cielo Rojo les mariachis peuvent aller se rhabiller, des rires, un brouhaha final, des adieux. Programme de travail : des réunions sur l’esprit critique, un hommage à José Émilio Pacheco, une soirée poésie, une soirée
El Grito pour rendre compte de notre travail sur l’esprit critique. Discussions : la place de l’écrivain dans la société, le langage, l’avant-garde, l’arrière-garde, la critique littéraire, le mot chien ne mord pas, renard est un terme qui ruse, nous arrivons après tous les -ismes tous les dogmes notre verre est vide de concepts, d’après le FBI les Mexicains sont des extra-terrestres vu qu’ils jettent toutes leurs ordures par terre, au Pérou 80% des gens ne savent pas lire, le doute radical ne mène à rien, ce n'est pas une raison pour que les 20% restant lisent uniquement le
Da Vinci Code, les hypothèses scientifiques sont souvent déjà posées comme des certitudes, et si on tranchait tout ça par pile ou face, mais non on va faire un puzzle avec le drapeau mexicain et nos textes collés dessus comme ça tout le monde serait content. Et puis aussi : attention la sauce verte elle arrache, regardez ils manifestent avec des masques, ne prenez jamais de taxi dans la rue c’est dangereux, est-ce que c’est vrai que le mezcal ça peut donner des hallucinations, Mexico was post-moderne before the concept of post-modernity, comme le chevreau était tendre à Garibaldi, we could say pre-post-modern, ils sont malades avec leur truc électrique moi je ne participe pas, the mexican identity is very paradoxal, c’est une revue littéraire avec des auteurs francophones et hispanophones, tiens goûte le cactus c’est tout bizarre,
Frida et
Diego c’était la rencontre d’un éléphant et d’une colombe, j’ai hâte de rentrer quand même, I’ve read your poems in
Europe yesterday night, on sera comme des araignées fumigénées ce soir est-ce que ça se dit comme ça en français, thank you but I was so shamefull about this text you cannot imagine, je veux dire des araignées qui auraient reçu un coup de bombe insecticide ah d’accord je comprends mieux, poetry is now too far from pop music, il faut se donner un cadre très simple pour ensuite pouvoir être complètement libre et fou à l’intérieur, ici les christs sont toujours très ensanglantés, hoy es nuestro ultimo dia, thank you for everything c’était un merveilleux cadeau, we keep in touch, on s’est plutôt bien entendus finalement, non ? Bilan : 1) d’aucune est capable de supporter la vie de groupe ; 2) d’aucune peut même s’attacher à des gens à force de les côtoyer, ce qu’évidemment elle ne pouvait qu’ignorer, étant en temps normal enfermée chez elle à double tour ; 3) d’aucune revient de ce voyage avec moult pistes de lecture en tête ; 4) d’aucune veut apprendre l’espagnol de toute urgence.
J’aurais également aimé parler de
La Baule, parce que ça aussi c’était bien, différent, forcément, mais tellement bien aussi, simplement là de suite ce n’est pas évident, c’est un peu loin à présent. Mais je me souviens que j’avais cette même sensation de cadeau (on me fait un cadeau) et de rafraîchissement intellectuel, d’ouverture. Et il y avait, là aussi, l’extrême gentillesse des organisateurs.
J’aurais encore aimé parler de mes impressions de ces derniers mois, j’avais commencé à écrire des choses là-dessus et puis c’est resté en chantier.
Avril 2009
J’ai écrit mon premier texte de commande. Je veux dire, quelqu’un m’a demandé, est-ce que vous seriez d’accord pour écrire un texte sur ce thème-là, et moi j’ai répondu, mais oui bien sûr évidemment.
[Depuis j’en ai écrit d’autres. Le problème cependant reste le même : on se lance dedans sans savoir, personne ne vous donne de cours de texte de commande, vous avez écrit un livre et partant de là on vous suppose capable d’écrire des textes de commande. Et alors il faut se débrouiller avec ça, parce que bien sûr que si on vous le demande vous avez envie de dire oui, vous êtes trop contente qu’on vous demande à vous d’écrire, vous imaginez, on vous paie même pour ce faire c’est inouï vous ne voulez à aucun prix décevoir vos donneurs d’ordre, à aucun prix, et c'est là que ça devient compliqué car ce n'est pas en restant sage et scolaire que vous leur ferez plaisir, à vos commanditaires, injonction paradoxale quand tu nous tiens.]
Je suis, je triche un peu car j’ai déjà eu les retours dessus, plutôt contente de ce que j’ai fait. Et je ne parle pas juste du texte pris dans l’absolu (sic) mais de la façon de traiter cette drôle de chose qu’est une commande. Il est rare en effet qu’on se mette à écrire pour répondre à une demande externe, le moteur n’est pas là. Enfin il me semble. Remarquez, il y a des gens qui se passent des commandes à eux-mêmes, mais c’est une autre histoire, on ne s’intéresse pas à ces hurluberlus en proie à un dédoublement de personnalité par ici, n’est-ce pas. Donc la commande. Le problème de ce genre d’exercice consiste à mon avis éviter les deux écueils suivants : a) écrire un texte qui n’a rien à voir avec la commande, qu’on avait déjà écrit ou qu’on aurait écrit de toute façon ; en soi, ce n’est pas très grave, mais dans ce cas on ne joue pas complètement le jeu, ce qui évidemment heurte mon sens de la justice ; b) écrire un texte qui a quelque chose de fabriqué, d’artificiel, justement parce qu’il répond à une demande externe, et qu’il n’a pas fondamentalement d’enjeu pour l’auteur ; c’est déjà plus embêtant.
(En même temps c’est toujours un peu ça le noeud, commande ou pas commande.)
Eh bien j'ai l'impression d'avoir réussi : il y a un côté sur-mesure qui me plaît bien, et en même temps, c’est aussi un texte qui devait exister. Voilà, c'est tout ce que j'avais à dire.
Juillet 2009
Je suis encore une petite jeune, c'est évident, mais je suis moins une petite jeune qu'il y a quelques mois. Les expériences que vous traversez – on entre, on sort, entre les deux on essaie d’éviter de se prendre la porte dans la gueule – vous modifient forcément. C’est valable pour tous les milieux, les règles non écrites s’apprennent par la pratique. On les accepte plus ou moins, mais à force de se promener dans le champ on finit par en connaître les lignes de force. Je perds ma sauvage innocence, je m’acculture. Et me forge quelques armes, quand même.
Exemple. Je suis invitée au festival de La Baule, je mets un mois à croire que c'est vrai tellement ça me paraît incroyable, je veux dire moi, pourquoi moi, il doit y avoir une erreur quelque part, c’est beaucoup trop beau comme cadeau d’anniversaire on ne se connaît même pas de mon côté je ne vous ai rien offert pour Noël dernier, et c’est seulement quand je vois mon nom sur le programme officiel que je me dis, bon, quand même, ça ne peut pas être une blague. Puis. Une autre invitation, pour une autre manifestation, et là, je ne mets qu’une semaine à accepter, accueillir l’idée, et je n’ai même pas eu envie de leur proposer de faire le ménage chez eux pour me faire pardonner d’exister. À ce rythme, je pense que dans un an, je me croirai invitée partout, par anticipation.
Bref, je sais maintenant ce que ça veut dire de répondre à des questions en public, de se faire prendre en photo, de partir en colonie de vacances littéraires au bord de la mer, d’écrire des textes de commande, toutes ces choses qu’on ne connaît pas quand on écrit toute seule dans sa cave. Parfois même je parle, je m’entends parler comme un auteur, vous savez ces auteurs qui disent j’ai eu tel papier dans tel magazine, j’ai été invité à tel festival, j’ai écrit tel texte pour telle revue. Surprenant.
Août 2009
Ce qui m’occupe surtout c’est mon prochain texte, je veux dire texte long, je veux dire roman. Je travaille dessus, ne veux pas en parler, sauf avec mon chat qui est comme toujours de bon conseil. Ce que je peux dire tout de même c’est que c’est très différent de la première fois. Je me rappelle que lorsque j’écrivais Tuer Catherine je me disais (me lamentais) : c’est tellement dur de naviguer à vue, je suis toute seule au milieu du désert, ne sais pas si quelqu’un voudra de ce manuscrit, à quoi bon, au secours. Et je rêvais à un moment de ma vie où j’aurais une maison, une vraie maison où j’habite et où j’aie une petite place. Et c’est vrai, c’est mieux aujourd’hui qu’avant, c’est plus facile, j’ai moins peur : il y a quelqu'un qui attend mon texte. J’ai d’autres peurs (décevoir) mais quand même c’est plus facile. Oui, je tourne en rond, c'est à cause de la recomposition des angoisses.Maintenant écoutez moi bien, ça ne concerne pas tout le monde : ce serait gentil, je veux dire j’apprécierais beaucoup que certains ou certaines arrêtent de laisser sur ce blog des commentaires étranges voire franchement bizarres. Pour information, je ne valide pas les commentaires : 1) dont je ne saisis pas le contenu, car je me méfie des éventuels messages codés qui m'échapperaient ; 2) qui font allusion à mon hypothétique vie personnelle, étant donné qu'il est bien évident que je n'ai pas de vie personnelle, étant totalement dévouée à l'écriture ; 3) qui font état d’un désir de me rencontrer, et ce même quand c'est dit gentiment, vu que je suis politiquement contre les interactions humaines ; 4) qui contiennent des demandes en mariage, dans la mesure où je n'ai absolument pas le temps de passer mes soirées à confectionner des petits sachets de dragée ; 5) qui ont un caractère malveillant, ou qui me mettent mal à l'aise pour une raison ou pour une autre, parce que j'ai déjà suffisamment de problèmes relationnels avec ma machine à laver. Je dis tout ça gentiment, et pour une seule raison : ça m’angoisse beaucoup quand je découvre d’un coup vingt-cinq commentaires anonymes détaillant la couleur de mon vernis à ongles.
Petit jeu : comptez le nombre de fois où j'emploie l'expression vouloir dire, je crois bien que c’est un tic de langage, je veux dire une expression que j'utilise un peu trop souvent mais qui néanmoins témoigne de mon caractère foncièrement volontaire et décidé.